Combattre le racisme par la musique

La méthode Suzuki peut nous aider à apprendre bien plus que la musique. Faire de l'art peut aider à lutter contre les injustices systémiques dans nos communautés. Je suis originaire des Antilles, un groupe d'îles des Caraïbes septentrionales situées entre les Amériques et colonisées par la France. L'histoire des Antilles est basée sur l'esclavage, le colonialisme, l'abolition et l'assimilation. Ces sociétés, structurées par des hiérarchies héritées de la société esclavagiste, restent marquées par le racisme. Année après année, les enfants guadeloupéens apprennent une "histoire de France" qui laisse peu de place à leur roman national et qui ne correspond pas à leur présence dans le monde. Aujourd'hui encore, la reconnaissance de cette part sombre de l'histoire fait débat en France, car nombre de ses anciennes colonies réclament des réparations pour le crime commis à travers la longue traite négrière.
En Guadeloupe, ceux qui ont le plus besoin de l'art sont aussi ceux qui en sont le plus éloignés. L'art reste un domaine réservé aux privilégiés. La méthode Suzuki s'est révélée à moi comme une réponse pour lutter contre le racisme endémique à travers la musique.
Souvent, en tant qu'éducateur musical dans ma culture, je suis accusé d'être prétentieux. Certains disent que la musique est synonyme de distraction et la considèrent comme une partie insignifiante de l'éducation. Je voudrais m'élever contre cette affirmation. La méthode Suzuki peut être adaptée aux besoins et aux attentes de chaque communauté. D'après mon expérience avec les enfants de Guadeloupe et des Caraïbes, le répertoire commun de la méthode Suzuki constitue un langage universel pour tous les enfants qui la pratiquent. La littérature musicale devrait être une exigence éducative, et non une réflexion après coup.
Lors d'une de mes expériences professionnelles à Cusco au Pérou en 2010, la formatrice de professeurs de piano Flor Canelo a fait un travail extraordinaire en soulignant l'importance pour les enfants d'étudier leur propre culture musicale. Cette expérience, ainsi que les connaissances acquises au cours de mes années d'étude de la pédagogie Suzuki, m'ont amenée à rechercher un langage musical adapté aux enfants guadeloupéens.
J'ai opté pour le langage de la danse. La danse est un élément majeur de la culture guadeloupéenne, que les élèves pratiquent chaque année lors de festivals et d'autres célébrations. La danse célèbre la façon dont chaque enfant évolue dans un univers différent et se déplace à son propre rythme. Elle nous permet de nous réinventer chaque jour pour le meilleur.
Pour compléter le répertoire Suzuki, j'ai écrit plusieurs œuvres qui sont techniquement équivalentes aux chansons des livres un à trois. Mon objectif est que les enfants comprennent les influences d'autres cultures et civilisations dans notre musique et la relation entre la musique populaire, la musique classique et le folklore en tant que forme d'expression musicale. Cette méthode est un excellent moyen de consolider les concepts de talent et d'héritage chez nos enfants et de briser la barrière entre le populaire et le classique.
Chanter et jouer ensemble, c'est coexister intimement. Grâce aux outils issus de la pédagogie Suzuki, j'ai créé des centres culturels qui rassemblent les élèves dans les zones les plus sensibles du territoire. Ces lieux de rencontre et de répétition sont ouverts à tous, avec une attention particulière pour ceux qui n'ont pas de privilèges. De nombreux enfants sont issus de l'immigration et sont souvent analphabètes ou déscolarisés, et n'auraient pas accès à l'éducation musicale.
Ces espaces favorisent les échanges entre les parents et l'ensemble des professionnels en lien direct avec ces familles. Ils y écoutent, parlent et accèdent à des ressources qui soutiennent la relation parent/enfant.
Les centres culturels créent un environnement propice à une éducation artistique épanouie. Ils permettent l'accès aux arts pour tous, en utilisant la pédagogie la plus passionnante et la plus efficace. Ils redonnent également confiance aux élèves. Un autre objectif du projet est de détourner les jeunes en situation difficile de la consommation de drogue et des activités illicites. Ce comportement peut avoir des effets dévastateurs sur l'élève et sa famille. La pratique musicale est un facteur de réussite scolaire. Je cherche à réduire l'échec scolaire et les comportements agressifs et à encourager l'entraide et le parrainage.
Je suis reconnaissante à la méthode Suzuki d'avoir fourni l'ossature de ma mission de lutte contre le racisme dans ma communauté. L'éducation musicale change des vies, et j'ai eu la chance d'en être témoin, un élève à la fois.
